26/ INTERPRÈTES DE L'INCLUSION / décembre 2021

Nouveau numéro papier : Morceaux Choisis 2022

L'équipe de Courtil en ligneS est heureuse de vous annoncer la parution de son nouveau numéro papier

Morceaux Choisis 2022 

Interprètes de l'Inclusion / Rire et Éclats / Présence du Sexe 

 

> Disponible sur www.ecf-echoppe.com

 
 

Préface

      « Quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ? » demandait J. Lacan dans son discours de clôture lors des journées sur l’enfance aliénée[i]. Chacun, chacune se fera une idée de cette joie à la lecture de ce numéro papier « Morceaux choisis » de la revue Courtil en ligneS qui rassemble des textes issus des trois numéros parus en 2021, consacrés à la pratique en institution avec des enfants, des adolescents et des jeunes adultes.

Mais « ce qui fait notre travail » en institution n’est ni facile à cerner, ni jamais connu à l’avance. Là est tout l’effort et le mérite de la revue du Courtil qui publie, pour les soumettre au débat, des textes qui cherchent à en préciser l’objet, l’orientation et la difficulté au cas par cas. 

L’enjeu n’est pas mince si on part de l’affirmation tranchante de J. Lacan dans Télévision en réponse à une question de J.-A. Miller sur les psys qui « se coltinent toute la misère du monde[ii] ». Y-a-t-il moyen d’échapper, dans ce travail, à la fatalité qui enchaîne dans un même mouvement ce que J. Lacan nomme ce « supposé coltinage » et la « collaboration avec le discours qui la conditionne[iii] » ?

Mettons que ce volume, comme chacun des autres numéros, tente ni plus ni moins une réponse à cette question, ce qui en fait tout autre chose qu’un « guide des bonnes pratiques ». D’un bout à l’autre, c’est une « fraternité discrète[iv] » qui affleure, celle que Jacques Lacan évoquait pour signaler que nous lui « sommes toujours trop inégaux » dans l’accueil de la « formidable galère sociale de l’homme moderne[v] ».

« Trop inégaux », nous le sommes certainement mais tous les travaux exposés témoignent d’un désir de ne pas laisser la logique de l’entreprise, la « gestion des ressources humaines » et les psychothérapies autoritaires déshumaniser la prise en charge des enfants, des adolescents et des jeunes adultes en difficultés comme elles l’ont déjà fait beaucoup trop dans les mondes académiques, entrepreneuriaux et médicaux. 

Alors que les exigences politico-administratives dans le champ de la santé mentale se font plus crues et plus brutales dans le sens d’une collaboration normative exigée de la part du personnel psy (et cela avec des moyens toujours plus misérables), le verdict de Lacan semble plus actuel encore. 

Les textes des trois rubriques ont en commun de nous donner le témoignage de l’implication de chacune et chacun dans une « écoute qui ne va pas sans interprétation[vi] ». Il est question à chaque fois d’une expérience concrète mais cette expérience est interrogée sous l’une ou l’autre de ses facettes pour en tirer un enseignement inédit qui est soumis à la discussion.

La journée de rentrée intitulée « Interprètes de l’inclusion » et conçue par Christophe Le Poëc prend son départ d’un malaise, celui qui « se fait jour quand l’inclusion prend la forme d’une injonction non interrogeable et que la réponse politique consiste en un plus de rhétorique inclusive, plus de recommandations techniques et moins de moyens humains[vii] ». Ce n’est pas le goût du paradoxe mais la clinique qui amène alors à articuler logiquement inclusion et exclusion, à rappeler que le sujet se fonde par soustraction  — sinon, il en resterait toujours à dire : « J’ai trois frères, Paul, Ernest et moi[viii] » — et qu’il est troué par une exclusion interne appelée par Lacan « extimité ». C’est aussi la clinique de la pulsion et sa grammaire qui permet de mettre en valeur la voix moyenne sous la forme du « se faire inclure » dans le monde de l’enfant. En se faisant les interprètes de ce signifiant « inclusion » mis en position de commandement, les auteurs en réduisent sa puissance d’intimidation et corrigent les préjugés trompeurs qui voudraient répartir trop simplement bonheur et malheur, inclusion et exclusion.

Les travaux rassemblés sous le titre « Rire et éclats », permettent de mettre en lumière une veine particulièrement riche du travail. Le rire n’est pas toujours signe de joie puisqu’il peut être sardonique et signer l’ironie mais il peut aussi, moyennant un « pas de côté » alléger une parole trop chargée de son poids d’insulte. Le triptyque freudien « comique, mot d’esprit, humour » court ici entre les lignes. La question centrale et cliniquement décisive est de savoir comment opérer avec des mots auprès de sujets qui témoignent être persécutés par le langage. Dans la vie quotidienne de l’institution, le rire dédramatise les tensions mais permet aussi de les dramatiser quand il leur donne forme. Il offre au sujet de ne pas se sentir outrageusement visé et de ne pas prendre couleur de misère. Il signale souvent, au contraire, les inventions langagières et les satisfactions qu’elles apportent.

Enfin, une troisième partie reprend les textes d’une journée de rentrée du Courtil intitulée « Présence du sexe ». L’argument de la journée rappelle que J. Lacan tenait que le scandale provoqué par la psychanalyse n’était pas tant lié à la découverte de la sexualité enfantine mais que Freud « introduisait en même temps que cette notion de sexualité, et bien plus encore qu’elle, ses paradoxes, à savoir que l’approche de l’objet sexuel présente une difficulté essentielle qui est d’ordre interne[ix] ». Cette difficulté interne à la sexualité tient à ce que l’objet qui sert à l’apaisement de la pulsion est ce qu’il y a de plus variable et de moins programmé dans le montage pulsionnel. Voilà le vrai scandale : la touche bizarre de la sexualité humaine dans son choix d’objet. Entre choix d’objet et choix d’une position de jouissance, se construisent les inventions et les interventions singulières qui nous sont rapportées. Là comme toujours dans notre pratique, nous ne pouvons pas partir d’un savoir préétabli. Comme les débats l’ont montré, il s’agit à chaque fois de rester au plus près de l’équation singulière qui marque le style du sujet.

 

Ph. Bouillot

— 

[i] J. Lacan, in Recherches, numéro spécial enfance aliénée, “L’enfant, la psychose et l’institution”, Paris, déc. 1968, p.150

[ii] J. Lacan, Télévision, Éditions du Seuil, Paris, 1974

[iii] Ibid. p.25

[iv] J. Lacan, “L’agressivité en psychanalyse”, Écrits, le Seuil, Paris, 1966, p.124

[v] Ibid. p.119 

[vi] J.-A. Miller, in La Cause du désir, 108, Navarin Éditeur, Paris, juillet 2021

[vii] “Interprètes de l'inclusion”, Ch. Le Poëc, p.9 de ce numéro

[viii] J. Lacan, Le séminaire, Livre II, Éditions du Seuil, Paris, 1978, p.74

[ix] J. Lacan, Le séminaire, Livre IV, Éditions du Seuil, Paris, 1994, p.59