Numéro 11 / mars 2013

Le sniper ou comment voir sans être vu

Il est fermé, taciturne, et parle en chuchotant quand je le rencontre pour la première fois. Il évite mon regard mais consent à me dire quelque chose de ses difficultés : « on me dit que je suis gros, on traite ma famille ». « On se moque de lui, on l’insulte, et il se sent souvent victime d’injustice », me dit son père qui l’accompagne. Quand je reçois Jérémie, il a onze ans et est en CM2. La consultation au Centre Médico Psychologique a lieu quelques jours après une hospitalisation en pédiatrie, sa sœur l’a retrouvé inanimé. Il aurait avalé une boîte d’anxiolytiques. De ce passage à l’acte, qui l’éjecte du monde et qui inaugure la psychothérapie, il dira seulement qu’il ne se souvient que d’avoir avalé trois comprimés. Le jour même, il a appris son exclusion définitive de l’école, dès lors, il viendra seul, chaque semaine à nos rendez-vous.

« Je me bats tout le temps, on m’énerve »

Depuis la séparation de ses parents, il a été renvoyé de quatre écoles, car son comportement dérange, effraie. Le directeur le décrit, dans ses rapports, comme semant la terreur. À l’école, les parents d’élèves se plaignent, se liguent pour dénoncer la dangerosité de cet enfant que les autres craignent. Il est violent mais on le dit rusé, il attaque les autres avec une jubilation qui déroute les enseignants. Il s’arme parfois de ciseaux ou de morceaux de macadam, se cache pour mieux surprendre ses victimes. Il est solitaire et n’a pas de copains. L’école évoque un « enfant violent, qui met les autres en danger ». Pour tous, il incarne une figure monstrueuse et insupportable et n’aurait plus sa place à l’école. La psychologue scolaire parle d’« une adaptation sociale de surface ».

De sa violence, il ne peut pas en parler, il n’a pas grand-chose à en dire. « Je me bats tout le temps, on m’énerve. L’autre jour, j’ai mis une droite à quelqu’un, je me suis cassé le doigt. », dit-il froidement. Il ne critique ni regrette ses passages à l’acte violents, il en parle même avec une certaine jubilation. C’est parfois un regard ou un mot qui déclenche la bagarre, et évoque un climat de persécution. Dans ce corps à corps imaginaire, c’est l’inconsistance de son propre corps qu’il éprouve et frappe dans l’autre. Il est mis à pied du collège à plusieurs reprises. « Je me suis battu avec quelqu’un qui shootait dans mon sac, ça m’a énervé. » Le discours sur les faits et les protagonistes est impersonnel, la figure de l’autre est floue, anonyme, asexuée, « le père de quelqu’un a porté plainte au commissariat, mon père veut pas venir, il a peur de s’énerver. La dernière fois, il s’est battu avec les flics ». Quand il est exclu définitivement, il m’explique : « la sous-directrice a appelé ma mère et lui a dit que j’avais frappé quelqu’un, ils n’ont pas dit qui. »

Il est fasciné par les armes et veut rentrer dans l’armée. Il est passionné par les films d’horreur, et de guerre et passe beaucoup de temps sur les jeux video. Tous les partenaires s’accordent à trouver là la cause de sa violence et se questionnent sur la façon dont ils pourraient limiter cela.

 

Vous n'êtes pas encore abonné au Numéro 11 de mars 2013
et vous ne pouvez consulter qu'une présentation de cet article.

Pour lire cet article dans son intégralité, vous devez utiliser des crédits. Vous aurez alors accès à l'ensemble des articles de ce numéro.

Me connecter