Numéro 13 / octobre 2013

Les sœurs Papin et le mystère de la vie

En décembre 1933, alors qu’il vient d’écrire sa thèse de doctorat De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Jacques Lacan, jeune psychiatre, publie dans le numéro 3 de la revue surréaliste Le Minotaure, deux mois après leur procès, un article intitulé : « Motifs du crime paranoïaque : le crime des sœurs Papin ».

Il revient sur ce fait divers qui a défrayé la chronique: « Les deux sœurs, 28 et 21 ans, sont depuis plusieurs années les servantes d’honorables bourgeois de la petite ville provinciale, un avoué, sa femme et sa fille. Servantes modèles, a-t-on dit, enviées au ménage ; servantes-mystère aussi, car, si l’on a remarqué que les maîtres semblent avoir étrangement manqué de sympathie humaine, rien ne nous permet de dire que l’indifférence hautaine des domestiques n’ait fait que répondre à cette attitude ; d’un groupe à l’autre ''on ne se parlait pas''. Ce silence pourtant ne pouvait être vide, même s’il était obscur aux yeux des acteurs. Un soir, le 2 février, cette obscurité se matérialise par le fait d’une banale panne de l’éclairage électrique. C’est une maladresse des sœurs qui l’a provoquée, et les patronnes absentes ont déjà montré lors de moindres propos des humeurs vives. Qu’ont manifesté la mère et la fille, lorsqu’à leur retour elles ont découvert le mince désastre ? Les dires de Christine ont varié sur ce point. Quoi qu’il en soit, le drame se déclenche très vite, et sur la forme de l’attaque il est difficile d’admettre une autre version que celle qu’ont donnée les sœurs, à savoir qu’elle fut soudaine, simultanée, portée d’emblée au paroxysme de la fureur : chacune s’empare d’une adversaire, lui arrache vivante les yeux des orbites, fait inouï, a-t-on dit, dans les annales du crime, et l’assomme. Puis, à l’aide de ce qui se trouve à leur portée, marteau, pichet d’étain, couteau de cuisine, elles s’acharnent sur les corps de leurs victimes, leur écrasent la face, et, dévoilant leur sexe, tailladent profondément les cuisses et les fesses de l’une, pour souiller de ce sang celles de l’autre. Elles lavent ensuite les instruments de ces rites atroces, se purifient elles-mêmes et se couchent dans le même lit. ''En voilà du propre !'' Telle est la formule qu’elles échangent et qui semble donner le ton du dégrisement, vidé de toute émotion, qui succède chez elle à l’orgie sanglante. »1 Mais remontons quelque peu dans le temps et intéressons-nous à l’histoire de ces deux sœurs.

 

 


1 LACAN Jacques, « Motifs du crime paranoïaque : le crime des sœurs Papin », Le Minotaure, n° 3/4 – 1933-34.

 

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