Numéro 14 / février 2014

« À ciel ouvert » : commentaires à plusieurs

« N’a-t-on jamais raconté, comme À ciel ouvert, la chance que nous avions de rencontrer ces enfants, de contribuer à cette passionnante entreprise pour contenir le monde, ne pas qu’il déferle ? Car il nous est alors permis d’entendre les ‘‘paroles perdues’’ des chansons de l’enfance, de voir dans le ciel ‘‘les travaux derrière les avions’’ et redécouvrir que ‘‘si nous aimons tant le vol des oiseaux, c’est que nous en sommes le point fixe’’*. »

Guillaume Darchy, cadre éducateur à l’Hôpital Saint-Vincent de Paul à Lille

* Jean-Louis Giovannoni, L’invention de l’espace, Coll. Terre de poésie, 1992

 

« À Ciel ouvert, se façonner un monde vivable

Formidable film documentaire, en adéquation avec son objet, À Ciel ouvert nous touche. Mariana Otero a su faire entendre les enfants qu’elle a voulu comprendre en posant sa caméra au Courtil, se saisissant de l’accueil qui y est réservé à la singularité de chacun. Mariana Otero a écouté et su, par un montage dont Véronique Mariage souligne qu’il participe d’une véritable construction clinique, restituer avec humanité et finesse la logique particulière de ces enfants singuliers. La réalisatrice nous convie à suivre son propre cheminement, partant de la rencontre qu’elle nous fait partager avec ces enfants. Comme les autres, ils sont touchants par leur maladresse, leur curiosité, leur gourmandise, leur peur, mais avec un petit trait d’étrangeté dont on découvre progressivement l’étendue. Elle nous fait progressivement rentrer dans leur monde dont elle est un témoin attentif, accompagnée par les explications des intervenants. Elle suit aussi la réflexion de ces derniers lors des supervisions, réunions et présentation cliniques qui leur permet, seuls et à plusieurs, de chercher à saisir ce qui se joue pour chacun des enfants, de trouver des appuis pour soutenir son travail, de lui permettre de traiter ce qui l’encombre. Dans une langue simple, ils font passer qu’ils ne sont pas sans outils théoriques pour les orienter, ni sans principes éclairant leur pratique (éviter la demande, mais être soi-même réglé, tenir compte de l’Autre auquel le sujet psychotique a affaire, parier sur le fait que chacun, pour peu qu’on le soutienne un peu, cherche à rendre son corps, son monde habitable…). Mariana Otero les écoute, et fait percevoir au spectateur ce qu’ils ont entendu, permettant de saisir la logique de ce qui pourrait rester un comportement énigmatique : la recherche incessante des vers de terre pour l’une, le griffonnage de l’autre, les mains portées à l’oreille du troisième. Elle rend compte de la nécessité de s’attarder sur ces bizarreries, de les respecter, de s’y intéresser, d’en tirer enseignement pour s’en servir, plutôt que de viser à les corriger, et de l’apaisement manifeste qui en résulte pour ces enfants. Le Courtil est un univers paisible, vivant et joyeux, et si les crises sont présentes, c’est avec tact et respect qu’elles sont traitées. Aucun voyeurisme d’ailleurs dans ce documentaire, l’énigme de ces enfants ne se résume pas aux comportements spectaculaires avec lesquels ils sont parfois aux prises, dans les moments de débordement. Si l’on apprend que tel jeune enfant est arrivé en raison d’automutilations, ce n’est pas ce que la camera montre, elle s’attarde plutôt sur le côté désarmant de ce même bambin qui ne peut se séparer de ses deux tartines de pain, qui reste impassible quand tous les autres s’agitent et que l’on doit arrêter à deux assiettes de pâtes car il ne saurait lui-même trouver la limite. Mariana Otero nous invite à comprendre un peu mieux ces enfants débordés, sans corps, dépourvus du sentiment de soi, que les intervenants accompagnent pour trouver une consistance propre, pour contenir, chiffrer la jouissance qui les envahit. L’école n’est pas absente de leur parcours, mais elle choisit aussi de montrer l’importance du travail qui s’effectue au-delà des apprentissages, quand il s’agit avant tout de permettre à ces enfants de se façonner un monde vivable.

Mariana Otero doit être remerciée d’avoir su donner accès, avec sensibilité et humilité, à la dignité de ces jeunes sujets, mais aussi de faire passer l’enjeu éthique d’une clinique orientée par la psychanalyse, en un temps où l’on voudrait tout simplement l’interdire au profit d’une dangereuse conception mécaniciste et normative de l’humain. »

Sophie Marret-Maleval, psychanalyste, membre de l'ECF, Professeur au département de psychanalyse de l'université Paris 8 

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