Numéro 15 / juin 2014

« Pour que ça reste »

Albert, lycéen de vingt ans, vient consulter en CMP sur la demande de sa mère pour résoudre un grave problème d’échec scolaire, avec une moyenne de 5/20. Il doit réussir l’épreuve du baccalauréat qui aura lieu dans huit mois. Albert, quant à lui, aimerait, dit-il, « écrire d’une écriture qui reste pour argumenter », car il envisage d’exercer plus tard un métier lié à l’écriture. Il veut être traducteur français/espagnol.

Un étranger entre deux langues

Albert est né en Argentine. Il y a vécu enfant avec son père argentin, sa mère d’origine française et son frère cadet. Il se décrit comme un « enfant solitaire », « plutôt silencieux même en famille ». Sa première langue est l’espagnol. Il a aussi appris, tout jeune enfant, quelques rudiments de français par sa mère. Il utilisait volontiers, dès la maternelle, cette langue étrangère pour s’adresser aux enfants argentins. C’est parce qu’ils ne le comprenaient pas, dit-il sans laisser paraître aucun affect, que ses camarades ne jouaient pas avec lui. À huit ans, Albert quitta brusquement l’Argentine avec sa mère et son frère pour la France. Il n’en apprendra la raison que bien plus tard : sa mère s’était séparée de son père du fait de ses absences répétées du domicile familial. Un détail le fait rire : « On est arrivé en milieu d’année scolaire. Au bout de deux semaines en France, j’ai commencé les cours, et personne ne comprenait ce que je disais et je ne comprenais rien non plus ! ».

Ne pas se faire comprendre pour cause de langues étrangères lui permet de se garder de toute interlocution possible. C’est une mise à distance de l’Autre, radicale quant au fait de céder à la jouissance de la langue. Sa manière fonctionnelle de parler témoigne aussi de cela : il parle de la gorge, la langue – comme organe – est peu mobile, la sonorité est caverneuse. Aussi, parle-t-il d’un ton relativement monocorde, et avec un effort d’articulation notable. Son regard est fuyant. Le « je » de l’énonciation lui fait défaut ; il use du pronom « on » de façon indifférenciée pour parler de sa mère, de son frère et/ou de lui-même.

Vous n'êtes pas encore abonné au Numéro 15 de juin 2014
et vous ne pouvez consulter qu'une présentation de cet article.

Pour lire cet article dans son intégralité, vous devez utiliser des crédits. Vous aurez alors accès à l'ensemble des articles de ce numéro.

Me connecter