La question d'un ailleurs

par Maïté Masquelier | le 05 mai 2025 | revue 31/CIRCULATION, BATTEMENT, COUPURE | thème Éditorial

Cette journée de rentrée a pour titre : « Circulation, Battement, Coupure. »

Trois signifiants qui se corrèlent, qui s’entremêlent, qui s’entrechoquent et qui s’opposent pour interroger la question d’un « ailleurs », d’un autre lieu, d’une altérité peut-on même dire. 

L’idée part d’un principe qui a toujours été soutenu au Courtil, à savoir que l’institution soit « non toute », ne soit pas le seul lieu de résidence d’un jeune. Lors de nos admissions, nous sommes attentifs à ce qu’il y ait d’autres structures dans le circuit : famille, famille d’accueil, foyer. Toutefois, la situation politique et financière impose maintenant que nous accueillions des enfants sans autre lieu. Cette nouvelle configuration nous a donné envie d'interroger le fondement de ce principe. Que visons-nous en soutenant la nécessité d’un ailleurs ? Et quelles en sont les conséquences ?

À s’y intéresser de plus près, on constate qu’il est rare dans nos études cliniques que nous ne fassions pas mention d’une circulation sous diverses modalités. Et même, lors des admissions, nous nous attelons à concocter un programme qui implique un déplacement dans les différentes structures qui gravitent autour du jeune. Non pas que nous sachions à l’avance ce qui est bon pour un sujet, c’est toujours un pari bien sûr, mais nous avons quand même l’intuition que la circulation a une fonction et qu’elle n’est pas sans effet sur l'excès de jouissance.

Qu’il y ait un « ailleurs » implique d’emblée une opposition signifiante, un battement : ici/là-bas, dedans/dehors, entrer/sortir, et jusqu’à là/pas là, qui insuffle du manque comme prémisse à mettre au cœur d’une circulation. Cela me fait penser à la situation de L. qui au bout de quelque temps, nomme son foyer où il rentre tous les week-ends : « son autre Courtil » et qui converse autour des différences entre les deux lieux. Il finit par dire que ce qu’il aimerait lui, c’est créer une institution où il y aurait des animaux. Disons qu’à partir de ces deux lieux, L. s'énonce et se fait un monde. Cela peut sembler banal, mais ça ne l’est pas quand on sait combien ce jeune errait dans un monde déstructuré. J’opposerais donc volontiers circulation à errance subjective. Dans la petite vignette que je viens d’évoquer, L. s’inscrit et se représente.

Un monde s’organise, se découpe et se balise. Une limite s’inscrit.

À suivre L., parce que nous circulons aussi, et ce n’est pas rien, on saisit mieux les enjeux de ce que suppose cette inscription dans le symbolique. Il y a des seuils à franchir, des séparations à opérer, des ruptures, des coupures. 

Couper ! Circulez a y rien à voir ! S’extraire d’un point de jouissance en excès.

Après le meurtre de la chose par le symbolique, on peut se référer aux effets de la coupure dans le réel. C’est une autre façon d’appréhender le déplacement des corps. Sortir du champ du regard ou de la voix. S’extirper du « trop » par le déplacement pour désamorcer, ne fut-ce qu’un temps, le vif de la jouissance. Certaines des présentations cliniques que nous entendrons aujourd’hui en témoigneront.

J’évoquais précédemment que nous sommes aussi, comme intervenant, en mouvement. En effet, nous suivons les sujets que nous accueillons et à les suivre nous pouvons lire et en déduire un cheminement, un circuit. Parfois c’est un objet qui nous donne la marche à suivre. Aussi, et nous le verrons au cours de cette journée, il s'agit quelquefois d’une parole qui circule sous forme de lettre ou bien en relayant les propos. Toujours est-il que la circulation, le battement et la coupure sont au cœur de notre pratique et je vous invite à entendre aujourd’hui les tenants et aboutissants de cette réflexion.  

Avant de laisser place à la première table, j’aimerais vous dire un petit mot de l’affiche. Il s’agit d’une planche tirée d’un livre : Un abécédaire de la psychiatrie qui est le fruit d’une collaboration de deux artistes : Maroussia Prignot et Valério Alvarez ainsi que de patients du centre de jour « La fabrique du pré » à Nivelles. Le choix de la planche s’est porté sur la définition du mot “cyclothymie”. Je serais tentée d’en donner les raisons, mais je laisse à chacun le libre choix de son interprétation. En tout cas, je remercie les auteurs d’avoir répondu favorablement à ma demande et de nous avoir concocté cette belle affiche.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


© iconographie : Un abécédaire de la psychiatrie, No Sovereign Author & les patients de la « Fabrique du Pré » (Belgique), ed. The Eyes Publishing, 2023