Numéro 1 / février 2012

S divisé

« Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste (...) Je veux l'insécurité et l'inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre. »

La prière du para, André Zirnheld.
« Là où se tient l'homme qui a fait techouva, même les Justes parfaits ne sauraient tenir. »
Talmud de Babylone, Bérechit Rabba, 34b.

 

Crédit photo - Jessica Champeaux

J’ai suivi une psychothérapie il y a quelques années*. Ça été mieux, et puis ça a recommencé : les pleurs sans raison, les colères… Je ne supporte plus mes enfants, plus envie de rien et des nuits entières éveillé. Et le vide. Travailler m’est insupportable et je pense sans arrêt qu’on va me virer. Quant à mon couple... après vingt ans de mariage, même si on s’entend bien... Quand ma fille est couchée, à huit heures et demi, je laisse tout le monde et vais me coucher à mon tour avec un livre ; Cioran par exemple.

Il y a deux ans, je me suis sevré de l’alcool, tout seul. Et il y a quelques années j’ai eu la tête dans la cocaïne pendant une année entière. Je conduis par contre, c’est même la seule situation où je me sens pas trop mal : partir, revenir... Ainsi je n’ai pas d’image de moi-même. Mais sur la route, faut pas qu’on me fasse une crasse, je suis capable de descendre et de régler ça aux poings. Je n’arrive pas à rouler lentement : tout le temps à fond, même si j’ai plus de points, même s’il y a des radars. Et je vois les voitures qui arrivent en face, et je me dis : de face, c’est bon.

Quand j’ai emmené ma fille consulter un psy - je ne sais plus pourquoi -, on m’a conseillé de consulter pour moi aussi.

L’année dernière j’ai pris un antidépresseur, mais je n’aimais pas ça : j’étais épuisé, des sensations désagréables, pas de libido... : pas question d’en reprendre. S., mon psychiatre, n’est pas contre que je continue à prendre un anxiolytique. Il a tout de même évoqué la possibilité d’essayer un autre antidépresseur dans un but d’ « anesthésie affective ». En tout cas, il veut me revoir.

J’ai eu peur qu’il ne veuille me revoir que pour me prescrire un traitement. Mais non : on peut se revoir « juste pour parler ».

Je suis l’attente : mes souvenirs d’enfant sont peuplés d’attente. Toute ma vie j’ai attendu ; l’attente est restée, mais la jovialité s’est envolée. J’ai cru avoir attendu mes parents, l’affection... la vie. Mais c’est une attente vide, blanche, infondée.

La solitude : mon psychiatre comprend qu’on choisisse de rester seul si l’on est mal en compagnie. C’est vrai que tout m’agresse : les gens parlent fort, ils téléphonent, tout est bruyant. J’ai toujours évité les activités de groupe et je supporte très mal les réunions au travail. Plus je suis proche des autres, plus je me sens mal. Ici je suscite la crainte, là je veux aider n’importe qui : pour qu’on m’accepte, qu’on m’excuse d’être là. Je prends les fautes sur moi, même si je n’y suis pour rien et j’ai le sentiment que les ennuis surviennent à cause de moi. Je dois acheter le droit de vivre, le ticket d’entrée.

Donc je suis seul. Et là, mon image brouillée se précise : je me retrouve avec moi-même. C’est pour ça que je prenais des drogues. Ma conscience me gêne. Quand je roule, la vitesse réduit mon champ de vision. Je focalise à l’infini. Au contraire, la plupart du temps, ma vie est comme une salle de surveillance avec un mur d’écrans ; et je suis sur tous les écrans. Il faudrait que j’arrive à faire avec ça comme avec un Rubik’s Cube pour ne plus apparaître sur aucun.

Mon déplacement s’est bien passé. J’ai réussi à rester calme dans les conflits, à m’expliquer, à discuter. Avant, je partais en insultant. J’ai pu ne pas prendre sur moi une imputation de faute.

Pourquoi suis-je désagréable ? Parce que je veux être aimé et que j’ai tout le temps l’impression de ne pas l’être. En fait, je fais tout pour être rejeté dans mon travail. D’ailleurs je me suis fait virer souvent. Comme si j’étais destiné à être rejeté. J’ai le sentiment d’avoir été et d’être toujours abandonné. Je suis le résultat de quelque chose de pas désiré. Ma mère m’a dit : « si j’avais su, j’aurais agi différemment. » Elle faisait référence à sa grossesse. Mon père avait pointé une carabine sur son ventre. Elle est tout le temps la victime de quelqu’un qui la maltraite. Mon père s’est occupé de mon frère, allez savoir pourquoi... Il l’a détruit.

Mon père est né dans le camp de concentration où sa mère déportée faisait fonction d’interprète. Elle me parlait en allemand quand j’étais petit. Son mari était un fou violent. Je ne sais pas si elle vit encore. Mon père, quant à lui, dit qu’il est le fils caché d’un führer. Ma grande blague à moi, c’est de prendre l’accent allemand. Peut-être suis-je né désagréable ? L’hérédité ? En tout cas, lorsque je suis en situation d’exercer une autorité, je pense, et je dis de moi, que je suis nazi : j’ai envie de résoudre le problème de façon radicale. D’ailleurs, tous les métiers que j’ai voulu faire étaient des métiers armés : le mal. Supprimer le mal. Mais je ne veux pas être comme mon père qui critique tout dès le matin. Et si j’étais tueur à gages, je ferais mettre mon premier contrat sur sa tête. Mais surtout n’être jamais né - Éliminer le facteur humain.

* Conférence prononcée dans le cadre du Séminaire de la bibliothèque du Courtil le 2 février 2011

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